Pitié pour les mouches

Publié le par Yaqzan





   Je ne révélerai rien si je vous dis que l’utilisation massive conjuguée des pesticides, insecticides et engrais chimiques ont des effets désastreux. Chacun le sait mais rien n’y fait. En tout cas les dégâts sont visibles et beaucoup de leurs victimes sont désormais invisibles pour avoir disparu et d’autres sont en voie de disparaître sans que personne n’y prête attention.


    Je suis persuadé que la plupart des personnes âgées aujourd’hui de moins de 60 ans n’ont jamais de leur vie eu l’occasion de voir un hanneton. Moi qui ai la chance d’être vieux, j’en ai vu quand j’étais tout jeune. Chaque année au printemps, même en ville, on voyait ces gros insectes bruns au vol vrombissant. Nous nous amusions à en attraper. Nous accrochions  à l’une de leurs pattes un fil muni d’un petit bouchon de liège ou d’un bout de papier avant de le lâcher pour le voir avec ravissement prendre son envol suivi de son fardeau hélitreuillé.

    Mêmes les hirondelles, par manque d’insectes à capturer, commencent à se faire rares. On ne sait même plus où sont passées les mouches domestiques. Quant aux moineaux de Paris, ils ont pratiquement disparu. Autrefois on les appelait les piafs, à qui «la Môme» a emprunté le nom. Ils trouvaient leur pitance dans le crottin de cheval et on parlait d’une «volée de moineaux» pour évoquer une bande de gamins courant bruyamment vers l’école.  Comme la «semaine des quatre jeudis», l’expression a disparu.


    Prenez les pommes d’aujourd’hui. Lisses et brillantes comme des boules de billards, elles ont toutes la même taille (calibrées, du sur-mesures). Moi je me souviens des fruits que l’on cueillait au verger. Ils étaient souvent tachés mais étaient autrement goûteux. Les fruits véreux étaient les meilleurs. Les mouches pondeuses savent faire le bon choix

Je vais vous livrer une confidence pour illustrer mon propos. Alors que je vivais au Caire,  j’ai eu une aventure avec une mouche. Je vous la raconte:

La mouche était là, à environ dix centimètres de mon assiette. Je l'avais repérée quelques minutes auparavant. Apparemment elle était la seule de son espèce dans mon immense salle de séjour de 70 m2. Oui, j'avais mesuré la surface de cette pièce avec beaucoup de précision, comme pour mesurer ma propre solitude. Je me surpris moi-ême à calculer mes mouvements pour éviter de l'apeurer, comme si je souhaitais qu'elle restât ici pour m'accompagner. Enfin, je ne sais pas trop pourquoi. Tout en mangeant, je l'oservais du coin de l'oeil de temps en temps. Elle éait toujours immobile. Un instant je me demandai si elle n'était pas malade. Peut-être était-ce une mouche vieille en train de mourir petit à petit. L'idée m'était passée par la tête. Je continuai mon repas, mais, de temps en temps je jetais un oeil à gauche, là où elle se trouvait. Elle ne me quittait pas. Elle ne me quittait pas l'esprit. Je me pris à penser. Pourquoi, pourquoi cette attention à cette mouche. Peut-être parce que elle était toute seule e que si par hasard il y avait eu d'autres mouches volant, à droite, à gauche, m'irritant, je n'aurais pas eu cette attention pour cette mouche immobile, solitaire, Il est vrai qu'ici, en ville, les mouches sont assez rares. Mais habituellement, lorsqu'il y en a deux ou trois, elles volent, elles sont collantes, elles se posent sur votre front, elles se posent sur vos bras, vous avez beau les chasser, elles reviennent. Cette mouche, là, immobile sur ma talbe, me donnant l'impression de ne pas vouloir me déranger, de faire exprès d'être discrète, m'intriguait.

J'étais en train de manger un morceau de tarte à l'oignon que je m'étais confectionné la veille. Oi je sis un peu cuisinier, par goût. Ce 'est pas que je réussisse tout ce que je fais. Mais j'aime bien faire la cuisine. Et puis ces tartes à 'oignon, j'avais appris à les faire parce que ici, dans les magasins d'état, on vous vend les oignons par paquets d'au moins trois kilos. Je me trouvais donc avec une cargaison d'oignons qu'il me fallait bien utiliser. C'est ainsi que je fus amené à m'inventer tout seul la recette de la tarte à l'oignon.

Et puis mon oeil se porta d'un seul coup vers cette mouche, que je ne considérais plus du tout comme une intruse, cette mouche qui était là, qui faisait partie de mon environnement, qui m'était presque devenue familière. Je vis cette mouche dresser ses pattes de derrière et se mettre à les frotter l'une l'autre consciencieusement d'un mouvement précis, disons souple, régulier frottant ainsi longuement, longuement ses pattes de derrière. Cela me fascina. Comment? Cette mouche se frotte ses pattes de derrière comme moi je me frotte les mains de temps en temps par ce que elles sont un peu froides ou parce que au contraire, elles sont un peu congestionnées par la chaleur Je me pris alors à penser: Mais les mouches ça vit? Oui ça vit. Alors je m'écartai, j'écartai délibérément mon esprit de cette mouche et je repris mon repas là où je l'avais laissé quelques secondes auparavant.

Quant je dis que je repris mon repas là où je l'avais laissé je ne ments pas, mais je mentirais si je disais que j'avais oublié la mouche. A vrai dire je la surveillais du coin de l'oeil aussi discrètement que possible par peur de la déranger mais aussi peut-être comme par crainte qu'elle ne s'enfuie.

Je sentais que comme malgré moi je tentais de retenir mes mouvements de peur de l'effaroucher. Je m'étonnai un peu de cette attitude. J'aime bien les animaux mais enfin, les mouches? Bon, j'aime bien les chiens. J'aime un peu moins les chats. Je les trouve sournois, mais il est vrai que je commence à me faire à eux. Il y en a tant dans ce pays où il est vénéré depuis une lointaine antiquité, mais enfin une mouche? Je ne comprenais pas, c'était plus fort que moi. Oui, pourquoi? Je continuai donc de manger ma tarte à l'oignon, un oeil sur ma fourchette et mon couteau, l'autre oeil, timide, presque avec un sentiment de culpabilité, de honte, sur la mouche. Elle était toujours là astiquant ses pattes de derrière, régulièrement, avec persévérance. Je me dis en moi-même: mais tu es complètement fou. Pourquoi prêter une telle attention à cette mouche? Je me rappelle avoir autrefois, Il y a bien longtemps, passé mon temps avec plaisir à chasser les mouches. Mon frère aîné m'avait appris à les attraper avec la main, comme ça, d'un geste rapide. On pose la main ouverte, de chant, à dix ou quinze centimètres de la mouche et puis vropp! la main part,  on attrape la mouche puis on l'assomme en la jetant violemment vers le sol. Elle repart, étourdie, après quelques secondes, d'un vol lourd comme un ivrogne marche dans la rue, titubant. Je me rappelle aussi ... Tiens c'est curieux j'ai presque honte de l'avouer. Oui je me souviens aussi avoir arracher les ailes des mouches réduisant ainsi l'animal volant à l'état d'une bête rampante, ridicule. Cest curieux, maintenant j'ai comme qui dirait des remords d'avoir fait pareille chose. Pendant que je pensais tout çà, ma mouche ... Tiens j'ai dit MA mouche. C'est curieux, pourquoi nai-je pas dit LA mouche? Bien disons...la mouche ou ma mouche continuait de se frotter avec énergie, avec toujours autant de régularité, ses pattes de derrière. Je me surpris à la détailler autant que me le permettait ma vue basse. Je suis myope oui, c'est vrai. J'observais ces petites taches blanches qu'il y a autour des yeux et puis la surface brillante de sa tête qui contrastait avec l'anthracite mat de ses pattes. Et puis tout d'un coup ma mouche, oui ma mouche, qui n'avait pas bougé d'un millimère, se mit à astiquer la surface inférieure de ses ailes avec autant de diligence, de régularité, comme une personne à sa toilette.

Je m'interpellai me disant mais enfin? les mouches, ça semble avoir des obligations, un emploi du temps, ça s'astreint à faire sa toilette, à prendre soin de soi-même. Si elle se frotte les pattes c'est que quelque chose la démange ou peut-être ses pattes sont-elles sales et elle ressent le besoin de les nettoyer. Ensuite se lisser les ailes comme ça ... Sans doute qu'une bonne mouche, une mouche bien élevée, doit le faire de temps en temps. Ça fait partie de ses activités quotidiennes et sans doute obéit-elle à des règles qui lui imposent cette toilette  minutieuse. Pourquoi ne pas imaginer que les mouches ont des règles de vie qui guident leurs repas, leur vol, du matin au soir. Et puis tout d'un coup la question me vint. Cette mouche, pendant qu'elle lisse ses ailes comme ça est-ce qu'elle me voit? me prête attention? Je ne bouge pas beaucoup, je ne pense pas que je puisse la troubler. Mais elle doit penser à quelque chose pendant qu'elle s'active. Cette patte de gauche qui nettoie l'aile gauche. Cette patte de droite qui nettoie l'aile droite. Tout ça est bien agencé. Ça semble répondre à une logique qui part du cerveau. Tout ça c'est organisé, dans un corps tant petit. C'est assez étonnant. J'étais dans ces cogitations quand tout à coup, comme une espèce d'éclair, je me rappelai l'expression "cet homme ne ferait pas de mal à une mouche".

Est-ce que désormais je pourrais faire du mal à une mouche moi? C'est la question que je me posais. A vrai dire ...Maintenant, là vraiment, la question ne se pose plus. L'autre jour à mon travail, une mouche s'était posée sur la table de mon bureau et mon collègue s'était empressé d'essayer de la tuer avec un  un journal enroulé en tapant dessus. Je lui ai dit non. Epargne-la c'est une mouche domestique. Elle fait partie des meubles. Il me dit non. Une mouche ça n'est pas propre. Ça transmet des maladies. Apparemment il se produisait en moi une évolution. Les mouches n'étaient plus pour moi des animaux à abattre. Il se passait donc quelque chose en moi. Pourtant j'ai été chasseur C'était une tradition dans la famille, c'est vrai. Mon père adorait la chasse et continuait de la pratiquer après être revenu des tranchées de 14-18 mutilé du bras gauche. Mes frères aussi adoraient la chasse alors que moi je n'étais pas vraiment mordu. Il est vrai que j'ai tué sans état d'âme des écureuils, des pies, des geais. Il est vrai qu'à l'époque, à cause de la myxomatose, il n'y avait plus beaucoup de gibier. On tuait ce qui nous tombait à portée de fusil. Je tuais sans remords avec bonne conscience. Alors voilà que j'étais en train de m'attendrir sur une mouche. Pourquoi? Parce que la mouche essuyait ses pattes et lissait consciencieusement ses ailes. Pourtant, me disais-je les écureuils aussi ça se gratte. Ça se gratte la tête, Ça se frotte les pattes et à l'époque je ne me posais pas toutes ces questions. Je ne ferais pas de mal à une mouche. Et bien oui, j'en suis incapable et ça va bien au delà. Aujourd'hui je laisse la vie sauve aux araignées qui s'introduisent dans ma chambre, aux cousins à longues pattes. Il m'est même arrivé de sauver un minuscule moucheron qui se noyait dans mon verre de vin, prenant bien soin de ne pas l'écraser entre mes doigts et le regardant ensuite sécher jusqu'à qu'il puisse reprendre son envol. Ce n'est pas l'idée d'être incapable d'écraser une mouche qui me trouble. Ce qui me trouble c'est sentir que je serais peut-être capable de tuer un homme. Au courant au jour le jour de ce qui se passe dans le monde, monceau d'injustice et de violence, de cynisme, de violation des droits des uns et des autres, tout ça me fait bouillir le sang. Quelquefois on serre le poing et on se dit que si le sort faisait qu'on rejoigne ces hommes en armes luttant pour reconquérir leurs droits, leur dignité, on aurait peut-être le réflexe irrépressible de pointer un fusil et presser la détente.

Ma mouche est à sa toilette. Elle voit que je ne bouge pas. Sans doute sait-elle que je ne veut pas l'importuner. Il est vrai que les mouches craignent peu les hommes. Elles échappent facilement à nos tentatives de les capturer, de les écraser. Leur vol est si rapide et nos mouvements si lents. Sur ce je me levai pour faire ma vaisselle.

 Quand je revins ma mouche avait disparu, j'en fus un peu contrarié. J'allai me coucher.
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Publié dans insolite

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P
Je viens d'écraser un petit moucheron trop curieux sur mon écran d'ordinateur brillant, la nuit.<br /> Il était si petit que je l'ai à peine senti sous mon index. Il a laissé une trainée grasse, déjà il était mort...<br /> <br /> J'ai particulièrement honte car je l'ai écrasé délibérément, en pensant que je rompais peu être un lien ténu à la conscience universelle, si cette théorie devait prévaloir sur celle de la conscience générée par le cervau même des êtres dits "supérieurs".<br /> <br /> Maintenant j'expie en vous avouant ceci car je suis tombé sur votre article après une brève recherche Google suite à mon crime.
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