LE MARAICHINAGE
Ancienne coutume du marais de Monts (Vendée)
Appelée maraichinage parce que propre aux habitants du marais de Monts, les maraichins, cette coutume plonge ses racines dans une antiquité lointaine bien antérieure au Christianisme.
De multiples études anthropologiques ont été réalisées à son propos au XIXème siècle et au début du XXème. On trouve de nombreuses références à ces travaux dans l'ouvrage devenu classique ,"le Maraichinage", du Dr. Marcel Baudouin, cinq fois édité entre 1900 et 1932. et réimprimé plus récemment par Lafitte Reprints.
Cette coutume spécifique à la région qui s'étend de Saint-Jean de Monts à Saint-hilaire de Riez, Soullans et Challans, peut être, par pure commodité, trivialement définie comme "l'essayage avant le mariage".
Elle était pratiquée dès l'âge de seize ans par les garçons et les filles fortement encouragés en cela par leurs familles qui voyaient dans cette coutume ancestrale la meilleure assurance d'un mariage harmonieux. Elle pouvait résulter parfois pour la jeune fille en une grossesse "la grossesse d'essai" à laquelle personne ne trouvait rien à redire.
Le maraichinage obéissait à un rituel très précis et se pratiquait même en public. Sa manifestation la plus connue était le baiser more columbino, c'est-dire à la façon des pigeons, a savoir avec l'introduction de la langue dans la bouche. Le baiser pouvait durer des heures provoquant une excitation et une sensation proches de l'orgasme. En dialecte bas-Poitevin, cette pratique se disait faire lambiche dérivé sans doute du latin lambere lui-même sans doute emprunté au Gaulois et qu'on retrouve en Portugais sous la forme lamber, signifiant lécher.

L'accessoire indispensable du maraichinage pour la jeune fille était un très large parapluie de couleur violette derrière lequel les amoureux se livraient à leurs caresses. Le caractère rituel de cet accessoire est patent, du fait qu'il était utilisé indépendamment de l'état du temps. D'ailleurs, le maraichinage ne se pratiquait qu'à la belle saison.

Il se déroulait les jours de fêtes religieuses et le dimanche après les vêpres. Les jeunes filles se tenaient debout le long des rues du bourg leur parapluie à la main et les garçons passaient et repassaient devant elles du côté opposé, riant et plaisantant pour se faire valoir. Le coeur de chaque jeune fille battait très fort lorsqu'elle remarquait un garçon qui par sa bonne mine lui plaisait, priant en elle-même qu'il vienne l'aborder et entamer le rituel.
La scène est évoquée dans "la Foire aux Femmes", roman de Gilbert Dupé publié en 1941 chez Denoël . Un film en fut inspiré quelques années plus tard, dont le titre et le caractère réducteur soulevèrent la colère des Vendéens et surtout des Vendéennes. En effet, nous le verrons, le maraichinage n'était en rien de la débauche.
Peu à peu, des couples se formaient, le garçon commençait l'approche en tirant le cotillon de la jeune fille, puis ensuite c'était la prise de main avec une pression du pouce de la fille sur l'index du jeune homme, premier signe de consentement, puis un peu plus tard un bras autour de l'épaule. Le jeune fille ne laissait le garçon prendre en main son parapluie que lorsqu'elle était séduite, sure de son bon choix.

Le rituel se poursuivait le plus souvent à l'auberge ou les jeunes gens s'attablaient en couples devant un café sans se préoccuper des anciens absorbés par leur jeu d'aluettes.

Carte du jeu d'Aluette très évocatrice
Puis venait le moment des interminables baisers . Des chambres étaient même réservées pour plusieurs couples qui se livraient à leurs caresses parfois poussées très loin, sans se préoccuper des autres comme s'ils étaient chacun dans son propre univers insensibles à tout l'entourage parfois taquin ou moqueur.

Le maraichinage se poursuivait, le temps passant, sur les bords des routes et chemins, chaque couple dissimulé derrière le parapluie grand ouvert, insensible aux plaisanteries des passants. Le tout faisant partie en somme du rituel. Cela durait jusqu'à la nuit tombante, le garçon raccompagnant la jeune fille jusqu'à la porte de sa bourrine, cette maison de terre particulière au pays et que j'ai évoquée dans un article précédent. (cliquer sur le lien). habitat rural dans les marais de Monts

Je ne m'attarderai pas sur la tenue vestimentaire des jeunes maraichins. Je ne mentionnerai que quelques éléments concernant la jeune fille, à savoir un mouchoir servant à dissimuler son visage par coquetterie au début du rituel, un foulard fixé à la chemise par une fibule en forme de coeur dont les plus anciens exemplaires sont bien antérieurs à la révolution française*.

Fibules anciennes
Quant à la coiffe, elle était en quelque sorte sacrée pour la jeune fille qui tenait à la conserver intacte quoiqu'il arrive. Aussi disait-elle à son amant devenu très entreprenant: "fais ce que tu veux mais ne froisse pas ma coiffe". Enfin et surtout il y avait ce qu'on appelle en bas-Poitevin la migaillière ou fourmaillière. Fente du jupon donnant accès à une bourse suspendue à un cordon mais aussi aux parties intimes de la jeune fille. "Mets donc ta main dans ma migaillière, tu y trouveras un béa p'tit merlaudéa" (mets ta main dans la fente de mon jupon tu y trouveras un beau petit merle) , fait-on dire à la jeune fille s'adressant à son galant. L'expression est restée vivante jusqu'à aujourd'hui.
La pratique de la masturbation réciproque était chose courante et permettait à chacun d'évaluer son compagnon ou sa compagne qui deviendrait sans doute aucun son futur époux ou sa future épouse. A ce propos, le dr. Baudouin, rapporte qu'un jeune curé étranger à la région et tout frais émoulu de son séminaire ne comprenait pas pourquoi en confession, des jeunes filles s'accusaient de "jouer parfois à la poupée". Naïve image traduisant bien l'innocence de la pratique.
Avant de clore ma petite contribution à l'histoire de cette région, j'évoquerai une figure de danse maraichine dans laquelle le cavalier, placé derrière sa cavalière, la soulève à l'aide de son genou droit placé entre les fesses de celle-ci.

Dessin d'après une photo du dr.Baudouin
Il convient de faire comprendre aux éventuels détracteurs des moeurs du marais de Monts, que le maraichinage terminé, les jeunes filles et les jeunes hommes formaient des couples fidèles irréprochables, qui à leur tour encourageraient leurs enfants à suivre leur exemple, dès leurs seize ans venus.
* Antériorité qui apporte un éclairage sur la nature symbolique identitaire du coeur de couleur rouge cousu sur le gilet des insurgés vendéens en 1793.
Illustrations: photos anciennes reproduites par le dr.Baudouin
De multiples études anthropologiques ont été réalisées à son propos au XIXème siècle et au début du XXème. On trouve de nombreuses références à ces travaux dans l'ouvrage devenu classique ,"le Maraichinage", du Dr. Marcel Baudouin, cinq fois édité entre 1900 et 1932. et réimprimé plus récemment par Lafitte Reprints.
Cette coutume spécifique à la région qui s'étend de Saint-Jean de Monts à Saint-hilaire de Riez, Soullans et Challans, peut être, par pure commodité, trivialement définie comme "l'essayage avant le mariage".
Elle était pratiquée dès l'âge de seize ans par les garçons et les filles fortement encouragés en cela par leurs familles qui voyaient dans cette coutume ancestrale la meilleure assurance d'un mariage harmonieux. Elle pouvait résulter parfois pour la jeune fille en une grossesse "la grossesse d'essai" à laquelle personne ne trouvait rien à redire.
Le maraichinage obéissait à un rituel très précis et se pratiquait même en public. Sa manifestation la plus connue était le baiser more columbino, c'est-dire à la façon des pigeons, a savoir avec l'introduction de la langue dans la bouche. Le baiser pouvait durer des heures provoquant une excitation et une sensation proches de l'orgasme. En dialecte bas-Poitevin, cette pratique se disait faire lambiche dérivé sans doute du latin lambere lui-même sans doute emprunté au Gaulois et qu'on retrouve en Portugais sous la forme lamber, signifiant lécher.

L'accessoire indispensable du maraichinage pour la jeune fille était un très large parapluie de couleur violette derrière lequel les amoureux se livraient à leurs caresses. Le caractère rituel de cet accessoire est patent, du fait qu'il était utilisé indépendamment de l'état du temps. D'ailleurs, le maraichinage ne se pratiquait qu'à la belle saison.

Il se déroulait les jours de fêtes religieuses et le dimanche après les vêpres. Les jeunes filles se tenaient debout le long des rues du bourg leur parapluie à la main et les garçons passaient et repassaient devant elles du côté opposé, riant et plaisantant pour se faire valoir. Le coeur de chaque jeune fille battait très fort lorsqu'elle remarquait un garçon qui par sa bonne mine lui plaisait, priant en elle-même qu'il vienne l'aborder et entamer le rituel.
La scène est évoquée dans "la Foire aux Femmes", roman de Gilbert Dupé publié en 1941 chez Denoël . Un film en fut inspiré quelques années plus tard, dont le titre et le caractère réducteur soulevèrent la colère des Vendéens et surtout des Vendéennes. En effet, nous le verrons, le maraichinage n'était en rien de la débauche.
Peu à peu, des couples se formaient, le garçon commençait l'approche en tirant le cotillon de la jeune fille, puis ensuite c'était la prise de main avec une pression du pouce de la fille sur l'index du jeune homme, premier signe de consentement, puis un peu plus tard un bras autour de l'épaule. Le jeune fille ne laissait le garçon prendre en main son parapluie que lorsqu'elle était séduite, sure de son bon choix.

Le rituel se poursuivait le plus souvent à l'auberge ou les jeunes gens s'attablaient en couples devant un café sans se préoccuper des anciens absorbés par leur jeu d'aluettes.

Carte du jeu d'Aluette très évocatrice
Puis venait le moment des interminables baisers . Des chambres étaient même réservées pour plusieurs couples qui se livraient à leurs caresses parfois poussées très loin, sans se préoccuper des autres comme s'ils étaient chacun dans son propre univers insensibles à tout l'entourage parfois taquin ou moqueur.

Le maraichinage se poursuivait, le temps passant, sur les bords des routes et chemins, chaque couple dissimulé derrière le parapluie grand ouvert, insensible aux plaisanteries des passants. Le tout faisant partie en somme du rituel. Cela durait jusqu'à la nuit tombante, le garçon raccompagnant la jeune fille jusqu'à la porte de sa bourrine, cette maison de terre particulière au pays et que j'ai évoquée dans un article précédent. (cliquer sur le lien). habitat rural dans les marais de Monts

Je ne m'attarderai pas sur la tenue vestimentaire des jeunes maraichins. Je ne mentionnerai que quelques éléments concernant la jeune fille, à savoir un mouchoir servant à dissimuler son visage par coquetterie au début du rituel, un foulard fixé à la chemise par une fibule en forme de coeur dont les plus anciens exemplaires sont bien antérieurs à la révolution française*.

Fibules anciennes
Quant à la coiffe, elle était en quelque sorte sacrée pour la jeune fille qui tenait à la conserver intacte quoiqu'il arrive. Aussi disait-elle à son amant devenu très entreprenant: "fais ce que tu veux mais ne froisse pas ma coiffe". Enfin et surtout il y avait ce qu'on appelle en bas-Poitevin la migaillière ou fourmaillière. Fente du jupon donnant accès à une bourse suspendue à un cordon mais aussi aux parties intimes de la jeune fille. "Mets donc ta main dans ma migaillière, tu y trouveras un béa p'tit merlaudéa" (mets ta main dans la fente de mon jupon tu y trouveras un beau petit merle) , fait-on dire à la jeune fille s'adressant à son galant. L'expression est restée vivante jusqu'à aujourd'hui.
La pratique de la masturbation réciproque était chose courante et permettait à chacun d'évaluer son compagnon ou sa compagne qui deviendrait sans doute aucun son futur époux ou sa future épouse. A ce propos, le dr. Baudouin, rapporte qu'un jeune curé étranger à la région et tout frais émoulu de son séminaire ne comprenait pas pourquoi en confession, des jeunes filles s'accusaient de "jouer parfois à la poupée". Naïve image traduisant bien l'innocence de la pratique.
Avant de clore ma petite contribution à l'histoire de cette région, j'évoquerai une figure de danse maraichine dans laquelle le cavalier, placé derrière sa cavalière, la soulève à l'aide de son genou droit placé entre les fesses de celle-ci.

Dessin d'après une photo du dr.Baudouin
Il convient de faire comprendre aux éventuels détracteurs des moeurs du marais de Monts, que le maraichinage terminé, les jeunes filles et les jeunes hommes formaient des couples fidèles irréprochables, qui à leur tour encourageraient leurs enfants à suivre leur exemple, dès leurs seize ans venus.
* Antériorité qui apporte un éclairage sur la nature symbolique identitaire du coeur de couleur rouge cousu sur le gilet des insurgés vendéens en 1793.
Illustrations: photos anciennes reproduites par le dr.Baudouin