UN J-2 SOUS L'OCCUPATION

Publié le par Yaqzan

  10 ans en 1942 -  Souvenirs d'un gamin

(article plusieurs fois remanié et enrichi)


Mes copains et moi on était des J-2. C'était comme ça à cause des restrictions. ll y avait les J-1, les tout petits, les J-2 de 6 à 13 ans et les J-3 de 13 à 21 ans. Nous les J-2 on avait droit à moins de lait que les J-1 mais plus que les J-3. Tous les mois mes parents allaient à la mairie chercher les bons d'alimentation. C'était des feuilles de papiers avec des tickets que les commerçants découpaient aux ciseaux selon ce qu'on achetait. C'était précieux comme de l'or ces tickets.

                                  
Tickets de rationnement                 Yaqzan à 10 ans

 Dans la famille on était un peu des veinards parce que on recevait de temps en temps des colis de la Vendée natale de mes parents. Mais j'avais un voisin qui mangeait des carottes grillées à la poêle sans un gramme seulement de matière grasse. Du vrai charbon que c'était.

A propos de charbon, comme on en manquait, mes copains et moi on allait ramasser des morceaux  de coke à Gennevilliers autour de la centrale électrique. Ça nous faisait une bonne ballade. Il faut dire que mes copains et moi on habitait une cité HBM, les HLM de l'époque construits au début des années 30 à l'initiative du gouvernement chrétien-social d'André Tardieu. C'était à Bois-Colombes, à la limite d'Asnières, des immeubles de briques rouges avec une grande cour, des arbres et un bac à sable. La cité existe encore. C'était du solide. Il n'y avait ni douche ni baignoire et on se lavait à l'évier. ll n' y avait pas non plus le chauffage central. On avait une cuisinière à charbon en fonte dans la cuisine salle à manger et une salamandre en fonte émaillée dans un petit salon. La nuit on mettait une bouillotte en caoutchouc dans le lit. Mais comme on  n'avait jamais connu autre chose, alors ça nous manquait pas. C'était chouette comme tout ces HBM, Habitations à bon marché que ça voulait dire.


1930. Mon HBM en construction.
Carte postale d'époque vantant
 l'oeuvre sociale du gouvernement
Tardieu

Pour pallier le manque de charbon, on fabriquait aussi des boulettes de papier journal préalablement mouillées et bien malaxées puis séchées.

Le café manquant aussi, on faisait griller de l'orge dans un petit torréfacteur à manivelle en ferraille que mon frère le J-3 avait fabriqué.

Mon père fumait et il manquait cruellement de tabac, alors mon boulot c'était d'aller ramasser des mégots dans les caniveaux -à l'époque ça s'appelait des clops et c'était masculin. Les mégots, on les débarrassait du papier, on leur faisait dégorger le surcroît de nicotine accumulé en les trempant dans l'eau puis on laissait tout ça sécher.

On avait un petit balcon et  on y avait élevé une lapine que j'avais gagnée dans une fête paroissiale pendant des vacances en Vendée. La lapine était enceinte et on l'a su quand elle nous a fait six ou sept  petits. On les a laissés grandir et quand il a fallu les tuer pour manger, j'ai vachement pleuré. C'est un voisin qui s'était chargé de la sale besogne. Mon père, sensible, n'avait pas pu s'y résigner. Après on a eu un lapin. On l'avait naturellement appelé Jeannot.  Il était complètement apprivoisé, familier. Il faisait le beau pour avoir un bout de carotte. Quand il a fallu le tuer (boulot du voisin) ça a été un drame familial.

Quand la nuit précédente il y avait eu alerte aux bombardements (les avions anglais venaient de temps en temps canarder les usines de caoutchouc et autres dans la région de Gennevilliers- mes copains et moi on allait aux résultats. Une fois, près de chez nous, on a eu de la veine. On a vu un immeuble coupé en deux comme au couteau dans le sens vertical. Comme une maison de poupée que c'était. On voyait tous les étages, des demi- salles de séjour, des demi-cuisines, des demi-chiottes . C'était rigolo. Il faut dire que nous les J-2, on se rendait pas vraiment compte de la situation. Tout ce qu'on savait c'était ce qu'on entendait des parents.

 Moi, je trouvais les alertes amusantes.  c'était en quelque sorte une aventure avec ses rituels. Contrairement à ce que les gens pensent généralement, un J-2 n'a pas peur. Il est tout simplement inconscient du danger et la présence de ses parent est rassurante au point qu'il se sent invulnérable.

 Dès que les sirènes sonnaient, et que le sifflet du chef d'îlot * rappelait à l'ordre ceux qui n'avaient pas éteint les lumières de leur appartement, on entendait en premier lieu toutes les chasses d'eau de notre immeuble fonctionner en même temps. Les chutes du Niagara qu'on aurait dit ! Les gens prenaient systématiquement leurs précautions pour le cas où l'alerte se prolongerait. Puis mon père prenait la petite valise où il conservait tous les papiers importants et nous descendions avec tous les voisins à la cave, munis de bougies. et là on parlait des restrictions, de la guerre, des anglais, des américains, tout un monde étrange pour moi, le J-2.

Le bombardement qui m'a laissé un souvenir particulier c'est celui des usines Renault de Boulogne Billancourt. Ça se passa en pleine nuit. toute la famille s'était mise au balcon dès le premier bruit des explosions. Les avions, américains je crois, avaient laché des petits parachutes munis d'un dispositif très lumineux pour éclairer leur cible. Le ciel était totalement illuminé et le bruit des explosions envoûtant.  Ce fut pour moi, J-2 tout autant innocent qu'inconscient, un feu d'artifices, un spectacle féérique.

De temps en temps on croisait des familles juives dans la rue. On savait que c'était des juifs parce que ils avaient une étoile jaune cousue sur leurs vêtements, sinon on n'aurait pas su.  Ils étaient tout à fait comme nous, mais ils avaient l'air triste. C'était pas comme les allemands. Eux on les reconnaissait à cause de leur uniforme gris. Il y avait même des femmes dans le même uniforme. On les appelait les "souris grises". Enfin c'est comme ça que nos parents disaient.

Dans notre coin il y avait beaucoup de chiffonniers les "chiftirs" comme on disait en argot. Ils passaient sous nos fenêtres en criant "tapis, chiffons, ferraille à vendre, marchand d'habits". Mais y avait un "chiftir-en-chef". Monsieur Joseph qu'on l'appelait. Son nom  c'était Joseph Joanovici. Il était juif et à c'que disaient nos vieux, il était devenu milliardaire en vendant du cuivre de récupération aux allemands. Il était juif mais n'a jamais porté l'étoile ni jamais eu d'ennuis. A la libération, ll s'en est bien tiré. D'après nos parents, il avait joué sur les deux tableaux. Pas folle la guêpe!

Il y avait aussi les rémouleurs qui passaient dans les rue avec une meule sur roulettes. On leur donnait les couteaux et les ciseaux à aiguiser.

Nos parents en général, ils n'aimaient pas les allemands. Mon père disait qu'il aimerait mieux vivre sous la botte des anglais que sous la botte des allemands. Nous on y comprenait pas grand chose. Il y avait aussi parait-il des "terroristes". Ils étaient français ceux-là et au ciné tout à côté de chez nous, l'Excelsior", ils passaient des films de propagande contre les horreurs que ces terroristes faisaient parait-il aux gens . Quand ces films-là passaient, le ciné allumait la lumière pour que la police puisse repérer les mecs qui sifflaient.

Je me rappelle que dans un de ces films on voyait à la fin un mec raide mort avec une cocarde bleu-blanc-rouge tachée de sang. L'horreur!

Nos allemands à nous dans le quartier, ils n'étaient pas méchants. Ils avaient installé des canons de DCA dans la cour du patronage laïque. On allait les regarder de temps en temps et un jour un allemand m'a donné un choux-fleur. J'étais vachement content et quand je suis arrivé à la maison, fier comme Artaban, ma mère m'a demandé où j'avais eu ce choux-fleur, je lui ai dit que c'était un allemand de la DCA qui me l'avait donné. Alors elle m'a balancé une claque mais elle a quand même pris le choux-fleur.

Faut dire que ma maman avait la main leste. C'était un réflexe. Si je rentrais avec un oeil au beurre noir, elle me collait une beigne avant de me coller un tampon humide d'eau froide sur l'oeil.



Dessin Yaqzan

Mes copains et moi, on avait dix ans. On portait des culottes courtes,  une cape noire, un béret  noir et des galoches à semelles de bois. Du coup, l'hiver on avait les cuisses  rougies par le froid . Maintenant que j'y repense, c'était de la vraie discrimination les culottes courtes,
qui, en plus, n'avaient pas de poches. Alors on attrapait des engelures aux doigts qu'on soignait avec du dermophyle indien.  A l'école, avant la première classe, il fallait se mettre debout et chanter la chanson à Pétain: "Maréchal nous voilà devant toi les enfants de la France ...". C'était comme ça et on se posait pas de question. Tout ce qu'on savait c'était ce qu'on entendait dire par nos parents et on voyait bien qu'ils n'étaient pas heureux. A propos des juifs, mes parents ont commencé à se poser de sérieuses questions lorsque ma mère apprît que sa coiffeuse, juive, avait été arrêtée. A ce qu'elle avait entendu dire ma mère, la coiffeuse et d'autres juifs avaient été envoyés travailler en Allemagne. Mes parents n'en savaient pas plus mais ils sentaient bien que c'était grave et inquiétant. Mes copains et moi on enregistrait tout ça mais on était trop occupé à d'autres choses, comme jouer, aller ramasser des clops, faire des bêtises ici ou là.

Pour limiter les pertes au cas où des bombes tomberaient par erreur sur une école, la moitié des enfants allaient en classe le matin et l'autre moitié l'après-midi. Moi j'étais du matin et l'après-midi ma mère me faisait travailler l'orthographe et le calcul.

Le dimanche, la grande distraction c'était d'aller en famille dans la plaine de Genneviliers ramasser des éclats de bombes et surtout des douilles en cuivre de munitions  de mitrailleuses de très gros calibre. C'était pour décorer la maison. Les douilles, bien astiquées, pouvaient servir de vases à fleurs. C'était joli comme tout sur la cheminée.

Faute d'essence, ll n'y avait pratiquement pas de voitures dans les rues et c'est pourquoi, on nous laissait gambader ici et là sans risque même loin de la maison. Nous les J-2, on était libres comme l'air. Il y avait quelques rares camions qui fonctionnaient au gazogène c'est-à-dire au bois avec une espèce de chaudière fixée sur le côté au niveau du capot. Il y avait surtout les charrettes tirées par un ou deux chevaux qui laissaient ici et là des petits tas de crottin où les piafs venaient picorer quelques résidus d'avoine. C'est avec des charrettes comme ça que Nicolas livrait son pinard et Félix Potin ses produits. Les bus fonctionnaient au gaz, emmagasiné dans un énorme réservoir fixé sur le toît.


Ph. Renault

Tout n'était pas rose. Nous les J-2, on ne souffrait pas vraiment moralement mais ça nous faisait de la peine de voir nos parents malheureux. J'avais deux frères, un J-3 à la maison. Le deuxième, l'aîné, s'était engagé dans la marine quand ont avait  été  réfugiés en Zone libre entre 1940 et 42. On savait, selon les dernières nouvelles qu'il avait pu nous donner qu'il était arrivé au Maroc à bord de son torpilleur "la Tempête".  Il se trouvait donc parmi les combattants de la France-libre. Mais depuis, entre début 42 et fin 44, on n'avait plus eu de nouvelles de lui. J'ai cru que ma mère allait devenir marteau.  A longueur de journée, elle marmonnait entre ses lèvres des prières inaudibles. ça faisait pitié à voir.

Quant à mon père, tous les soirs, il écoutait la radio de la France-Libre à Londres, accoudé sur le seul bras qu'il avait ramené à 20 ans de la guerre de 14. L'oreille collée au poste de TSF, comme on disait , à cause du brouillage, il était à l'affût des messages personnels diffusés quotidiennement par la radio du général de Gaulle, nourrissant l'espoir que notre aîné donnerait de ses nouvelles. Un soir: Miracle! on entendit un message disant "'René embrasse sa mère Marie, son père Henri et ses deux frères André et Michel". C'était la description exacte de la famille. Ma mère commença a aller mieux. Et le plus beau, si je puis dire, c'est que la guerre finie, notre aîné revenu au bercail nous déclara qu'il n'avait jamais envoyé ce message. Il est des coïncidence miraculeuses.

Mes meilleurs moments, c'était quand j'allais en vacances l'été en Vendée pays de mes racines. C'était une sacrée expédition par le train. Il fallait aller d'abord à Nantes  puis prendre un tortillard jusqu'à la Roche-sur-Yon, où l'oncle Théophile nous attendait avec un char à bancs tirée par sa jument.  On allait d'abord à la mer. J'ai le souvenir olfactif des pins et des acacias qui bordaient la route menant à la plage. Un ravissement. Puis on allait chez les oncles, tantes, cousins et cousines à la ferme. Là je gardais les vaches, avec mon cousin Dédé et notre chienne. Fusette qu'elle s'appelait. Elle était marrante Fusette. Elle était noire et avait le bout de la queue tout blanc. Elle devait en avoir conscience car lorsqu'on lui criait : "fusette! Ta queue!" elle se mettait à tourner sur elle-même à toute vitesse jusqu'à ce qu'elle happe ce petit panache blanc dans sa gueule. Elle continuait de tourner jusqu'à ce qu'on lui dise d'arrêter.

Ma grand-mère était très malheureuse. Elle venait d'apprendre  que son plus jeune fils, mon oncle Marcel,  était mort en captivité en Allemagne. Un jour qu'elle saignait un lapin accroché par les pattes de derrière je l'ai entendue dire , brandissant son couteau, "tiens sale boche"! Ce n'était pas le bouc mais le lapin émissaire.

Moi j'étais fier de parler le Poitevin-saintongeais, langue de la région, que je continue de pratiquer. Quant à mon père, fonctionnaire au ministère des Finances, qui allait chaque jour travailler vêtu -avec notre aide, vu sa mutilation- d'un costume strict, un chapeau mou gris, chemise blanche à rayures, cravate, chaussures vernies et guêtres de daim grises, il se métamorphosait dès son arrivée à la ferme, au grand dam de ma mère, stricte sur le protocole urbain. Il s'habillait alors comme un coureur de grands chemins, chapeau de paille informe, vieilles godasses aux pieds, gourdin à la main pour parcourir la campagne. Il était heureux de retrouver ses racines auxquelles un obus l'avait arraché en même temps que son bras, lui qui aurait dû rester paysan et que la République reconnaissante ("ils ont des droits sur nous" disait Clémenceau parlant des mutilés de la Grande Guerre) transforma en petit fonctionnaire parisien.

Cette campagne, il y avait erré comme un fou pendant plusieurs jours, ne voulant parler à personne, lorsqu'il fut revenu  au pays avec un bras en moins, un zouave parmi les zouaves, vendéens, bretons, maghrébins, sénégalais, chair à canons. Une vingtaine d'années plus tard ils vivaient un nouveau cauchemar l'humiliation de la défaite en plus.

* Le chef d'ilot était  un civil de la Défense passive chargé de veiller à ce que les gens éteignent la lumière en cas d'alerte et que ,même en temps normal, leurs fenêtres soient bien plaquées de papier translucide bleu ou peintes de cette même couleur.





Publié dans Témoignages

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